FOCUS #35
11 mars 2026
Financer la santé sans la vendre
Le « moment Ramsay » : une opportunité
Dans l’inconscient collectif, la financiarisation, c’est lorsque l’argent décide à la place du soin.
À l’heure où l’assurance maladie finance près de 80 % de la consommation de soins et de biens médicaux en France, où son déficit s’installe dans la durée et où les hôpitaux publics affichent un déséquilibre budgétaire structurel mesuré en milliards d’euros, la cession potentielle de la filiale française de Ramsay Santé[1] agit comme un révélateur.
Ce n’est pas une simple transaction. C’est un moment stratégique. Quand un acteur qui représente une part significative de l’hospitalisation privée française est susceptible de changer d’actionnaire, la question n’est pas uniquement financière. Elle est politique.
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Qui finance nos soins ?
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Qui organise notre système de santé ?
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Qui assume les risques si un acteur devient défaillant ?
Aujourd’hui, Ramsay n’est pas le problème ; Ramsay est le symbole.
Une financiarisation devenue structurelle
Les chiffres sont désormais incontestables. Selon un rapport du Sénat (1), 40 % de l’hospitalisation privée lucrative en France est détenue par quatre groupes. En biologie médicale, six grands groupes concentraient déjà 62 % des sites en 2021. Dans l’imagerie médicale, les valorisations peuvent atteindre 13 à 15 fois l’excédent brut d’exploitation. L’IGAS et l’IGF estiment, dans leur rapport sur la financiarisation de 2025 (2) que plus de 4 milliards d’euros ont été investis en fonds propres par le capital-investissement entre 2020 et 2024. Le taux d’endettement brut du secteur de la santé a atteint 138 % en 2023, contre 88 % en moyenne pour l’ensemble de l’économie
Un système public en déséquilibre budgétaire
Le secteur hospitalier public est confronté à des défis financiers majeurs. Selon les derniers chiffres disponibles du ministère de la Santé et de la DGFiP – Direction générale des finances publiques (3) :
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Le déficit cumulé des hôpitaux publics s’est élevé à plus de 3 milliards d’euros en 2024, malgré des mécanismes de redressement budgétaire ;
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Certains grands établissements affichent des déficits annuels de plusieurs centaines de millions d’euros ;
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Les dépenses de personnel représentent aujourd’hui plus de 60 % du budget global des hôpitaux publics, contre environ 55 % il y a dix ans ;
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Les coûts liés à l’ambulatoire et à l’activité technique (imagerie, biologie) ont augmenté de 18 % entre 2018 et 2023, amplifiant les pressions financières.
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Les hôpitaux publics ne sont pas en crise par manque de moyens. Ils sont en crise parce que le modèle de pilotage budgétaire et organisationnel n’a pas suivi l’accélération des besoins et l’évolution des comportements sociaux.
Une santé très largement financée par la collectivité
La Sécurité sociale et l’État financent aujourd’hui 80,1 % de la consommation de soins et de biens médicaux. Ce financement massif de l’activité des acteurs privés et publics fait de notre système un modèle fondé sur la solidarité collective.
Cette prédominance de fonds publics ne garantit pas une allocation optimale des ressources. Les rapports publics évoquent l’existence de rentes économiques dans certains segments. Le terme est mal compris. Il ne s’agit pas de qualifier les professionnels de santé de « rentiers » ; ils produisent un travail réel, souvent exigeant et sous tension. Le terme est ici utilisé dans son acception économique, donc plus technique : dans certains secteurs ou pour certains actes, les niveaux de rentabilité peuvent être significativement plus élevés que dans d’autres, en raison :
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D’une évolution tarifaire insuffisamment révisée dans le temps,
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D’écarts de productivité liés à la concentration ou à l’organisation,
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D’une inadéquation entre coût réel et tarification conventionnelle.
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À l’inverse, d’autres activités structurellement indispensables – urgences, permanence des soins, prise en charge de pathologies lourdes – restent faiblement rentables, voire déficitaires. La T2A (tarification à l’activité), dans certains cas, ne semble plus adaptée.
Le problème n’est donc pas la rentabilité en soi mais l’absence de mécanismes suffisamment réactifs pour ajuster les tarifs, corriger les déséquilibres et garantir que l’argent public finance équitablement l’ensemble des missions de soin.
La vraie question devient alors de savoir si le financement public est suffisamment piloté dans la durée et si l’on dispose d’outils assez dynamiques pour éviter les écarts persistants entre actes très rentables et actes structurellement sous-financés.
Interdire l’entrée de capitaux serait une erreur stratégique
Face au « moment Ramsay », la tentation pourrait être de fermer le capital aux investisseurs privés.
Mais les inspections le disent clairement : interdire l’accès aux fonds propres ne protégerait ni l’indépendance professionnelle, ni la qualité des soins. Les besoins d’investissement sont immenses : modernisation des équipements, transformation numérique, cybersécurité, infrastructures de prévention et de soins de longue durée, etc.
Par ailleurs, l’assurance maladie souligne qu’il faudra générer plus de 22 milliards d’euros d’économies d’ici 2030pour assurer la soutenabilité du système (4). L’État ne peut absorber seul ces défis sans mécanismes financiers diversifiés. Nous pouvons envisager des partenariats public-privé structurés, mobilisant la Caisse des Dépôts ou d’autres investisseurs institutionnels, pour stabiliser les ressources. De plus, des fonds européens dédiés à la santé et des obligations hospitalières de long terme pourraient offrir une diversification financière adaptée aux défis du secteur.
Une stratégie nationale et européenne indispensable à terme
Certains groupes de santé sont devenus des acteurs systémiques dont la défaillance aurait un impact territorial immédiat. Dans d’autres secteurs jugés stratégiques (énergie, télécommunications, défense), l’État et l’Union européenne ont développé des mécanismes de contrôle des investissements étrangers.
Pourquoi la santé – qui conditionne la cohésion sociale, l’autonomie nationale et la résilience collective – serait-elle exclue de cette doctrine ? La souveraineté sanitaire doit être pleinement affirmée par la maîtrise des décisions stratégiques, la transparence de la gouvernance et l’orientation des capitaux vers l’intérêt général.
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Bâtir une régulation économique offensive
Les rapports pointent la lenteur et la rigidité actuelle des mécanismes tarifaires. Il faut une régulation économique dynamique en mettant en place des études de coûts obligatoires tous les trois ans dans les secteurs concentrés, des révisions automatiques des tarifs (marges inadaptées), des mécanismes de partage des gains de productivité avec l’assurance maladie, une transparence complète sur les marges dans les secteurs financés majoritairement sur fonds publics.
L’investissement doit être rémunéré, mais ouvrir des négociations sur des marges éventuellement excédentaires n’est pas une aberration dans le cadre d’un financement mobilisant pour une grande part de l’argent public.
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Conditionner les grandes opérations capitalistiques
Les infrastructures de santé ne peuvent être traitées comme des actifs ordinaires.
Toute cession significative d’un acteur structurant de santé devrait être subordonnée à :
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Des engagements pluriannuels de maintien d’activités territoriales,
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Des objectifs de qualité et de pertinence clairement mesurés,
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Un plan de continuité en cas de défaillance,
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La transparence complète sur les pactes d’actionnaires.
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Construire un capital sanitaire européen de long terme
Si l’on ne veut pas dépendre de capitaux à rendement court ou de puissances extra-européennes, il faut construire une alternative crédible :
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Mobilisation des investisseurs institutionnels européens,
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Création de fonds européens de santé à long terme (15-20 ans),
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Partenariats avec la Banque Européenne d’Investissement,
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Structuration d’un véhicule d’investissement sanitaire adossé à la Caisse des dépôts et consignations,
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Plafonnement contractuel des rendements dans les structures conventionnées.
La santé doit devenir un pilier de la souveraineté européenne.
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Réinventer l’hôpital public : une priorité
La réflexion ne peut être limitée au privé, les hôpitaux publics connaissent :
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Un déficit cumulé très important, on l’a dit,
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Des tensions RH profondes,
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Des rigidités organisationnelles qui pèsent sur la performance.
Pour répondre aux défis d’un système dual, avec, d’un côté, le secteur public et, d’un autre côté, un secteur privé de plus en plus financiarisé, il faut, côté public :
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Une autonomie stratégique renforcée pour les GHT (groupements hospitaliers de territoire),
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La mutualisation territoriale des fonctions supports,
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Une gouvernance médico-économique clarifiée,
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Un véhicule d’investissement public pour la modernisation, le numérique et les infrastructures.
Le secteur public doit redevenir un acteur structurant.
La cession potentielle de Ramsay est un signal. Allons-nous laisser la financiarisation s’organiser transaction après transaction ? Ou allons-nous construire une doctrine nationale et européenne ? Financer la santé n’est pas la vendre mais ne pas organiser son financement, c’est risquer de la céder. La santé est un bien commun, elle mérite un capital au service du soin, et non l’inverse.
Patrick Gasser, vice-président de Lisa
Références
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Sénat, Rapport d’information n° 776 (2023–2024) sur la financiarisation de l’offre de soins
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IGAS-IGF, Causes et effets de la financiarisation du système de santé, 2025
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Déficit des hôpitaux publics en France - Chiffres clés, Vie Publique (Ministère de la Santé & DGFiP)
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Caisse nationale d’assurance maladie, Rapport Charges et Produits 2026
contact.lisalab@gmail.com / www.lisa-lab.org
[1] « Le groupe australien Ramsay Health Care (RHC) souhaite distribuer à ses actionnaires sa participation dans Ramsay Santé, sa filiale européenne d'hospitalisation privée, poids lourd du marché des cliniques privées en France, a annoncé vendredi 20 février 2026 Ramsay Santé. » in Le Quotidien du médecin, 20 février 2026.
