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FOCUS #38

27 avril 2026

La pharmacie française a-t-elle raté le virage numérique ?

Après treize ans d'un régime d'autorisation préalable jugé trop lourd, la France simplifie enfin les règles du jeu. À partir du 30 avril 2026, un pharmacien souhaitant vendre des médicaments en ligne n'aura plus à obtenir l'accord de l’agence régionale de santé avant d'ouvrir son site : une simple déclaration préalable suffira. Cette évolution, actée par la loi en 2020[1] mais restée lettre morte depuis faute de décret d'application, lève le principal frein administratif qui bridait le développement des e-pharmacies françaises.

C'est un signal fort mais tardif.

Protéger ses pharmacies tout en ouvrant la porte à la concurrence étrangère : le paradoxe français 

La France a joué une partition impossible. Le droit de l'Union européenne prévaut en effet et est d'application directe. 

 

Dès l'arrêt DocMorris de 2003, la règle était claire : on ne peut pas interdire à une pharmacie belge ou néerlandaise de vendre en ligne à un consommateur français. La France ne pouvait réglementer que ses propres acteurs, pas les concurrents étrangers.

Elle a donc créé une asymétrie réglementaire absurde : surcharger ses pharmacies de normes entrainant des coûts importants (procédures d’autorisation, stockage de proximité, etc.) et des contraintes (interdiction de publicité, questionnaire de santé obligatoire, etc.) sans pouvoir, par construction, imposer ces mêmes contraintes à Newpharma, Pharma-Market ou Shop-Apotheke qui, eux, livrent les Français depuis leurs entrepôts industriels en Belgique ou en Hollande, avec des catalogues dix fois plus larges et des prix promotionnels. 

Syndicats et Ordre des pharmaciens ont freiné la e-pharma en brandissant officiellement la sécurité sanitaire (risque de contrefaçons, absence de conseil, acte pharmaceutique non scindable), arguments réels mais largement instrumentalisés.

Le moteur profond était ailleurs : la peur économique. Peur que les grandes officines urbaines en ligne cannibalisent les petites. Peur que la e-pharma ouvre la porte aux plateformes, aux investisseurs extérieurs et à la grande distribution.

En voulant protéger le modèle de l'officine indépendante, ils ont bloqué les pharmaciens français pendant que leurs concurrents européens prenaient le marché. Et en refusant d'occuper le terrain numérique, ils ont laissé entrer exactement ce qu'ils craignaient mais en bien plus puissant : Amazon.

La seule vraie protection aurait été d'armer ses propres acteurs aussi vite et aussi fort que les concurrents. 

L'angle mort stratégique : Amazon et les géants du numérique n'étaient pas une surprise

 

Que des géants du e-commerce s'intéressent un jour à la santé n'avait rien d'imprévisible. Amazon a racheté PillPack dès 2018, signalant sans ambiguïté ses ambitions pharma-ceutiques. En 2021, il lance Amazon Pharmacy aux États-Unis. En 2023, il y vend des médicaments sur ordonnance par abonnement à 5 dollars. En 2025, il ouvre une parapharmacie géante à Milan. Chaque étape était visible, annoncée, documentée.

La force d'Amazon dans ce secteur n'est d'ailleurs pas seulement commerciale. C'est une force d'infrastructure domestique : Alexa dans les salons, Prime dans les foyers, la logistique du dernier kilomètre déjà maîtrisée. La pharmacie n'est pour Amazon qu'un rayon de plus dans une relation client totale.

Le décalage est vertigineux. Face à une entreprise qui dépense en R&D en une journée ce que le secteur officinal français génère en un an, la réponse réglementaire a été… d'exiger que le stock soit constitué dans le même quartier que l'officine.

Les occasions manquées : un inventaire qui fait mal

Viabilité économique

Les pharmacies françaises souffrent : fermetures en zone rurale, marges sur médicaments remboursables com-pressées, coûts fixes élevés. 

Cette fragilité est objectivée par les données économiques récentes. Une officine moyenne réalise environ 2,6 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec une marge brute proche de 28 à 29 % et un excédent brut d’exploitation (EBE) autour de 10 %. Mais cette moyenne masque une réalité plus préoccupante : l’érosion progressive de la rentabilité sous l’effet de la hausse des charges, de la transformation du modèle de rémunération et du poids croissant des médicaments à faible marge.

Cette compression structurelle limite directement la capacité d’inves-tissement des officines dans le numérique, creusant l’écart avec les acteurs internationaux.

Elle révèle également une fracture croissante entre les différents types d’officine : les structures de petite taille voient leur rentabilité décrocher, tandis que les officines de plus de 3 millions d’euros de chiffre d’affaires concentrent la valeur et les capacités d’investis-sement. Sans stratégie collective, cette polarisation fragilise le maillage territorial.

La vente en ligne de produits OTC et de parapharmacie aurait pu constituer un deuxième moteur de revenus, moins réglementé, à meilleure marge, sans file d'attente. C'est précisément ce modèle qu'ont développé les Belges et les Néerlandais, qui réalisent des chiffres d'affaires en ligne à huit chiffres pendant que la pharmacie française se bat pour décrocher son autorisation ARS.

Implantation territoriale

La désertification médicale est peut-être le paradoxe le plus cruel. La France compte des déserts médicaux et pharmaceutiques croissants. 

À l'approche de la prochaine campagne électorale, les Français ont deux exigences simples : obtenir un rendez-vous médical en cas d’urgence et accéder à leurs médicaments. Un site de pharmacie en ligne bien conçu aurait pu fournir un accès distant au conseil pharmaceutique pour des patients ruraux ou à mobilité réduite, exactement ce que les réglementations américaine ou britannique ont développé sous forme de télé-pharmacie. La France a préféré exiger la proximité géographique du stock.

Temps pharmaceutique

La libération du temps pharmacien est un argument d'une logique implacable. La délivrance en ligne de produits courants, sans valeur ajoutée particulière au comptoir, fait gagner du temps à tous : on facilite la vie du patient-consommateur, et on recentre le pharmacien sur sa valeur réelle : accompagner un patient sous anticoagulant, conduire un entretien pharmaceutique avec un diabétique, soutenir des parcours de soins complexes. 

Information et santé publique

Internet regorge d'informations sanitaires fausses, parfois dange-reuses. Les officines françaises, encadrées par l'Ordre, tenues à des obligations déontologiques strictes, auraient pu devenir les références numériques de l’information en santé. C'est au contraire l'algorithme de Google, les forums non modérés et les influenceurs qui ont occupé ce terrain.

Pour la vaccination, le dépistage, la prévention cardiovasculaire, la santé mentale, etc., l'État dépense des millions en campagnes institutionnelles à impact souvent limité. Un réseau de 22.000 pharmacies avec des plateformes numériques actives, c'est un média de santé de proximité d'une portée considérable, capable de cibler, de personnaliser, de relayer. Ce levier n'a jamais été activé.

Génération numérique

Les 20-35 ans ne vont pas spontanément en pharmacie pour un rhume ou des vitamines. Ils commandent en ligne. Quand cette génération aura 50 ans et des pathologies complexes, elle sera déjà habituée à se tourner vers d'autres canaux. Sans oublier que l’IA aura fait évoluer les procédures de contrôles pharmaceutiques.

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Hélène Berrué-Gaillard et Emmanuel Leroy, membres du bureau de LISA

 

contact.lisalab@gmail.com / www.lisa-lab.org

 

[1] Loi n°2020-1525 du 7 décembre 2020 d’accélération et de simplification de l’action publique (ASAP)

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