Chronique

22 Mars 2020

Je suis Covid !

Ce slogan est à la fois l’affirmation d’un principe de réalité, un appel au civisme et, malheureusement, un rappel au devoir des soignants. En l’absence de vaccin, l’épidémie ne s’arrêtera que lorsque 90 % d’entre nous auront été contaminés. Nous avons choisi, avec raison, d’appliquer des mesures de prévention individuelles et collectives afin de freiner ce processus, aussi inévitable que « souhaitable » pour les individus indemnes de comorbidités. Cependant, l’application de cette stratégie connaît des exégèses individuelles ou de groupe variées, dont les conséquences seront potentiellement dramatiques.

Civisme, tolérance

La déclaration de guerre au coronavirus prononcée par le Président de la République avec engagement différé de 24 heures, a permis l’exode d’urbains privilégiés vers les campagnes et les plages. Avant que celles-ci soient fermées un peu partout en France sur décision préfectorale, elles avaient retrouvé la fréquentation qu’elles ne connaissent généralement qu’au cours d’étés ensoleillés et insouciants.

Déjà, les « bobos go home » taguent de nombreuses maisons de village et les regards réprobateurs se font de moins en moins furtifs dans les boulangeries, respect des distances de sécurité ou pas. Dans ces endroits paisibles, dont la population sédentaire est souvent vieillissante, la réponse sanitaire face au choc inéluctable ne pourra sans doute pas faire face à un décuplement des besoins, non pas si, mais quand l’affluence passera des supermarchés aux centres hospitaliers. Fracture sociale, fracture territoriale, la cohésion sociale est chose fragile. Les responsabilités n’en sont que plus grandes.

En l’absence de vaccin et de traitement, armer la population consiste sans doute à mettre des masques à sa disposition, dans un but médical mais également pour que la distanciation sociale ne devienne pas une exclusion. En effet, indépendamment de sa relative valeur protectrice du porteur ou de ses interlocuteurs, le visage masqué est paradoxalement devenu plus avenant que le plus charmant des sourires. Une gorge irritée et un éternuement sans masque sont devenus à tort une marque d’irresponsabilité, voire d’agression. Pour filer la métaphore guerrière, Covid ne sera pas « la der des ders » et nous n’aurons plus ce regard moqueur sur les touristes asiatiques équipés de masques.

Devoir

L’interprétation du confinement par certains professionnels de santé et le sens donné aux prestations qui peuvent être annulées ou différées sont troublants. Une partie significative des activités d’orthogénie (IVG) et de protection maternelle et infantile (PMI) se sont ainsi interrompues. De nombreux médecins libéraux et des laboratoires d’analyses médicales, en particulier parisiens, ont mis la clef sous la porte laissant le service public gérer l’assaut final, et le reste.

 

La perte de chance que constituent ces abandons est certaine mais difficile à évaluer à ce stade. L’échéance de fin de crise est inconnue ; s’ajouteront à cela les listes d’attentes générées par la paralysie du système de soins. Cette paralysie, peut être inévitable dans le Grand-Est ou les Hauts-de-France, l’est beaucoup moins en Ile-de-France où une offre de soins habituellement pléthorique a trop facilement rendu les armes. Dans ce contexte, les populations les plus vulnérables, quand elles auront survécu à l’épidémie, seront peu concernées par l’euphorie de la libération.

Professeur Yves Ville

Chef du Service d'Obstétrique et de Médecine Fœtale à l’Hôpital Necker 

Membre du bureau de LISA

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