Entretien

4 juillet 2020

Jacques LUCAS

Le docteur Jacques Lucas est actuellement Président de l’Agence du numérique en santé. Dans ses activités antérieures, il a été premier vice-président délégué général au numérique en santé de l’Ordre des médecins.

« Face à un problème, il faut d'abord trouver une solution agile, puis la sécuriser sur le plan juridique »

Pourriez-vous partager un épisode qui a retenu votre attention pendant la crise ?

Deux innovations ont appelé mon attention. La première concerne l’algorithme de Maladie Coronavirus qui permettait, à ceux qui s’interrogeaient sur leur risque d’être malades, d’avoir une indication personnalisée de conduite à tenir, découlant de quelques questions simples. La seconde est le développement, presque concomitant, d’une évaluation sur les associations médicamenteuses potentiellement néfastes en automédication.

Pour développer Maladie Coronavirus, qui a été référencé par le ministère et inscrit sur le site de l’Agence du numérique en santé, des intervenants de l’Institut Pasteur, des CHU de Rennes, de Lille et d’Angers ont pu se mobiliser très rapidement autour d’une solution technologique mise en œuvre par le docteur Fabrice Denis, un médecin fortement engagé dans le monde du numérique en médecine et qui avait déjà conçu dans un autre domaine une application certifiée comme dispositif médical.

 

Concernant la vigilance médicamenteuse, c’est une start-up bordelaise très active, Synapse médicine, qui a apporté ses compétences technologiques au Département hospitalo-universitaire de pharmacologie du CHU de Bordeaux, au Réseau des centres de pharmacovigilance et à la Société française de pharmacologie et de thérapeutique. Ce site a également été référencé. Ces outils numériques ont pu être mis à disposition du public très rapidement grâce à la coopération agile de différents acteurs de compétences différentes. Ces deux applications, très intuitives dans leur fonctionnement, ont connu un grand succès et ont sans aucun doute été très utiles.

Il faut en tirer une leçon : lorsqu’un problème se pose, il faut faire confiance à l’intelligence collective maîtrisée. Cela est vrai dans tous les domaines. Nous l’avons bien vu dans l’adaptation rapide des fonctionnements hospitaliers. Nous l’avons vu aussi en télémédecine. Le ministre lui-même a d’ailleurs assoupli la réglementation en matière de téléconsultation dans ce contexte d’urgence sanitaire. C’est donc un constat partagé : la réglementation, aussi nécessaire  soit-elle, ne doit pas brider l’innovation au service des personnes et de la santé publique.

Quels sont les deux ou trois enseignements que vous tirez de la période que nous venons de traverser ?

Le premier enseignement, c’est qu’il faut que les circuits de prise en charge des personnes soient fluides et que l’organisation du système et sa gouvernance associent étroitement tous les secteurs de soins, la ville et l’hôpital, afin que leur coordination permette de réagir très vite lors de toute situation nouvelle. C’est ce changement dans les organisations et les procédures de décisions que le cadre réglementaire doit faciliter et non alourdir. Pour être pragmatique, je dirai que, face à un problème, il faut trouver une solution agile pour y répondre, et ensuite sécuriser cette solution sur le plan juridique.

Le deuxième enseignement que je retiens, dans la perspective que je viens d’énoncer, est la mobilisation extraordinaire de tous les corps de métier de la santé tant en ambulatoire qu’en établissement : médecins de toutes disciplines, pharmaciens, corps infirmier, aides-soignants, personnels d’entretien et technique, informaticiens… Toutes les barrières qui rendent habituellement les procédures très longues ont été abaissées, avec en outre une coopération spontanée assez inédite entre le corps sanitaire, l’administration hospitalière et les agences régionales de santé.

Les coopérations et les solidarités entre les professionnels de santé constituent le troisième enseignement. Par exemple,  puisque toutes les interventions non-urgentes avaient été annulées, des chirurgiens sont venus aider des confrères dans des services de Covid-19. Bien évidemment, ils n’opéraient pas : ils apportaient leur concours médical à une situation de crise. Il reste donc bien une certaine unicité de la médecine. Peut-être faut-il en tirer la leçon de ne pas cantonner de façon trop stricte les personnels – y compris les médecins – dans des décrets figés des compétences, au sens réglementaire du terme. Il faut faciliter les coopérations entre professionnels, promouvoir et valoriser le travail en équipe, tant dans les établissements qu’en pratique de  ville, et entre la ville et l’hôpital. C’est d’ailleurs ce à quoi visent les Communautés professionnelles territoriales de santé, à qui il faut laisser une grande souplesse d’organisation en fonction des territoires.

Quelles réformes clés devraient être portées dans le cadre du Ségur de la santé ou au-delà au cours des prochaines années ?

Il ne faudrait pas que le Ségur de la santé se centre exclusivement sur des négociations salariales et des profils de carrière, même s’il est nécessaire de donner des perspectives aux professionnels qui travaillent dans les établissements hospitaliers.

Mais il faudrait penser à l’organisation générale à mettre en œuvre pour le parcours coordonné et efficient des soins, l’accès aux soins, le suivi des prises en charge sanitaires et médico-sociales. Il faut donc associer tous les acteurs, et au premier chef les professionnels de tous ces secteurs. Au risque de me répéter, il faut créer une dynamique d’équipe sur le territoire et en donner les moyens à chaque acteur. Tout le monde s’accorde pour dire qu’il faut renforcer la médicalisation du management à l’hôpital. Ne faut-il pas établir en symétrie un auto-management dans le secteur ambulatoire libéral ?

Je ne m’écarte pas de mon domaine, qui est celui du numérique, en disant cela : ces coopérations entre acteurs et secteurs de la santé sont grandement facilitées par les outils communicants du numérique, qui doivent être le plus intuitifs possible pour les professionnels, et encore plus pour les patients et les citoyens. Dans le même temps les outils, s’ils sont intuitifs dans leur utilisation, doivent également être conçus en veillant à la sécurité et à la protection des données personnelles, dont la circulation doit être restreinte à une communauté de professionnels bien identifiés. Il faut également une identito-vigilance très forte pour la sécurité des patients : la feuille de route du numérique du plan « Ma santé 2022 » a mis en place un identifiant national de santé pour que le patient, dans son parcours médical et numérique, soit identifié sans risque d’erreur. En d’autres termes, ce socle de sécurité et de protection relève de l’autorité de l’Etat. Au-delà, il faut libérer les initiatives publiques et privées dans le respect de ce cadre régalien, dont l’application doit être effectivement garantie par les autorités de régulation.

Un autre sujet clé pour l’avenir très proche sera la question de l’évolution des métiers de la santé et de leur organisation. Par exemple, quelle est la place du corps infirmier dans la prise en charge des patients, pas uniquement comme profession prescrite ? Quelle sera l’évolution du métier de pharmacien sur les territoires ? Quel sera le devenir des infirmières en pratique avancée ? Quel est l’avenir du métier de sage-femme ? Poser ces questions, c’est aussi poser celle des cœurs et des contours des métiers de médecin.  Il faut aussi, dans ce vaste champ de la définition des métiers de la santé, prendre en compte l’arrivée à marche rapide des nouveaux outils d’intelligence artificielle. Ce qui résultera du Ségur de la santé ne va pas régler tout cela dès demain. Une dynamique de réflexions coordonnées durables devra être instaurée pour surmonter les inquiétudes et les corporatismes.

Comme tout cela ne va pas se mettre en place du jour au lendemain, il faut définir une stratégie de réforme profonde de l’organisation du système de santé qui repose sur un constat partagé. Ensuite, il est nécessaire de fixer un certain nombre d’étapes dans la réalisation, à court et moyen terme. Dans tout cela, l’Etat doit être stratège, mais pas opérateur directement. Il faut laisser les initiatives, qui sont forces de progrès, se développer.

À quels obstacles ces réformes risquent-elles de se heurter ?

Le premier obstacle est la force des habitudes qui peut faire le lit des corporatismes, de tous les acteurs d’ailleurs. C’est un réflexe naturel de défendre son pré-carré, d’avoir l‘impression d’être dépouillé de ses fonctions traditionnelles au profit d’autres. Cela vaut autant pour le monde de l’administration que pour le monde des médecins et professionnels de santé. Il n’est pas facile d’avoir un constat partagé. Et pourtant l’état d’urgence sanitaire que nous venons de traverser a montré que dépasser cela était possible. Il faut faire en sorte que ce qui a été temporaire puisse être maintenu en ce qu’il a comporté de positif.

Un autre obstacle est celui qui peut naître des craintes au sujet de la protection des données de santé dans des organisations qui font de plus en plus appel au numérique, avec des échanges, des partages et des traitements massifs de données. L’expression de ces craintes est  légitime. Il faut y répondre avec loyauté et transparence, en renforçant la communication des autorités publiques, les pouvoirs des autorités de régulation, de la CNIL[1] en premier lieu, et l’instauration du Comité national de l’éthique du numérique. Le numérique change encore plus puissamment la donne que ne l’a fait l’imprimerie en son temps. Les choses changeront nécessairement, car qui n’avance pas recule. N’activons pas des autodafés ! Le numérique en santé comporte beaucoup plus d’avantages que de risques pour les libertés. Construisons-le en France et en Europe, sinon les BATX[2] chinois et les GAFAM[3] américains le feront pour nous, puisqu’ils s’y emploient déjà, et le marché sera vite saturé par leurs opérateurs. Il faut instaurer une souveraineté numérique européenne sur ces sujets-là.

Quelle est la meilleure façon de dépasser ces deux obstacles ?

Pour vaincre les immobilismes, il faut une parole publique claire, constante, persévérante et déterminée.  Une crédibilité forte de la parole publique est donc nécessaire pour conduire les réformes du système de santé et du numérique. Pour cela, il n’y a pas besoin de longs discours : il faut annoncer des choses concrètes en termes simples avec un calendrier. C’est en tout cas la stratégie qui a été fixée dans la feuille de route du numérique en santé.

Il y a aussi un effort très important de pédagogie interactive à faire vers le public, afin de ne pas laisser les « fake news » envahir l’espace public et troubler les esprits. Il faut reconnaître, comprendre et analyser les peurs qui sont exprimées par la population, sans les rejeter avec un haussement d’épaules. Lorsqu’il y a un problème, il faut le dire avec transparence, exposer les diverses solutions et concerter de façon agile.

Ensuite, il faut passer aux actes, et c’est bien souvent ce qui est difficile, car il peut y avoir loin de la coupe aux lèvres. C’est peut-être là le véritable défi.

Propos recueillis le 24 juin 2020 par Julie Jolivet.

 

[1] Commission nationale de l’informatique et des libertés.

[2] Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi.

[3] Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.

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