Covid-19 : agir en situation d'incertitude

L’ennemi aux frontières et la menace épidémique sont deux figures courantes de ce qui peut mettre en péril nos économies et nos sociétés et déstabiliser les Etats. Les réponses sont parfois les mêmes : dresser des barrières, recourir à des moyens d’exception en matière économique, restreindre les libertés publiques... Ces menaces soulignent aussi nos fragilités. Elles voient, selon les cas, la déréliction ou le sursaut. Elles révèlent enfin nos priorités.

Oui, la lutte contre l’épidémie Covid-19 est une affaire d’Etat. L’analogie avec la lutte aux frontières s’arrête là. Il faut une mobilisation de l’ensemble du corps social mais avec des principes directeurs qui soient ceux de la santé publique : pertinence et gradation de la réponse, analyse bénéfice-risque, protection des personnes vulnérables. Et un leitmotiv, la pédagogie : expliquer encore et toujours, pour entraîner nos concitoyens et conjurer les peurs.

Le temps est à l’action. L’heure du bilan viendra. Il faudra le conduire sans faux-fuyants. D’ores et déjà, bien des enseignements sont intéressants.

L'épidémie au temps des réseaux sociaux

L’ogre est insatiable. Réseaux sociaux et chaînes d’information font tourner en boucle les images, les cartes, les courbes (forcément spectaculaires), les analyses, les discours de l’épidémie. Les médias traditionnels ne peuvent laisser tout l’espace à leurs concurrents : tous les journaux ouvrent sur le Coronavirus et on alimente en permanence les « direct » sur ces médias.

Les analyses de fond côtoient les anecdotes les plus insignifiantes, les images spectaculaires (telles que celles venues de Chine à l’origine) se superposent aux images de vacuité (un portail d’école fermé, un marché déserté, des rayons vides dans les supermarchés). Le sordide (ostraciser des personnes en raison de leur origine ou voler des dispositifs de protection) n’est jamais loin. Comme toujours, lorsque l’épidémie prospère, il faut réprimer les bas instincts : exclusion, rejet de l’autre et des personnes malades ou simplement susceptibles de l’être.

Dans cette course effrénée, les pouvoirs publics ont dû aussi s’adapter. Les autorités chinoises ont, les premières, été en butte à la critique, alors même que l’information et les réseaux sociaux sont «tenus» dans le pays. Les autorités italiennes ont, comme souvent, subi l’opprobre, sans que l’on distingue facilement la routine des commentaires sur la supposée impéritie d’un Etat faible et les responsabilités véritables. Aujourd’hui, leur courage est salué. Chez nous, les variations n’ont pas manqué non plus, depuis les visites d’hôpitaux un peu vaines des débuts, le masque sur la bouche, jusqu’aux discours actuels faisant davantage de place à des raisonnements de santé publique et assumant la transparence. Le ministre faisant de la pédagogie sur le plateau de BFM, courbes à l’appui, ça a du sens !

Comme souvent, comme toujours, l’épidémie est un révélateur des fragilités de nos sociétés et des responsabilités qui sont celles des pouvoirs publics.

67 millions d’épidémiologistes…

Demain, nous saurons. Nous connaîtrons la mortalité directe et la mortalité en excès du Covid-19[1]. Nous saurons comparer la grippe saisonnière et l’épidémie en cours. Nous aurons même de quoi lutter préventivement, avec un vaccin. Mais demain, dans un an, il sera trop tard. C’est aujourd’hui qu’il faut agir, avec les hypothèses dont on dispose quant au taux d’attaque (pourcentage de population contaminée), aux taux de mortalité et de létalité et avec les scénarios d’expansion de l’épidémie (eux-mêmes dépendants de quantité de variables[2], dont celles liées à l’action des pouvoirs publics). Il faut aussi formuler des hypothèses sur les « données de pilotage» du système hospitalier, en particulier en termes de taux d’hospitalisation et de taux d’admission en réanimation.

Dans tous les pays, les spécialistes fournissent aux décideurs données et hypothèses. Le Covid-19 doit aussi nous apprendre à débattre collectivement de ces questions, plutôt que de faire de 67 millions de Français autant d’épidémiologistes, comme le souligne Daniel Lenoir : «Informés des taux de contagiosité ou de létalité, les Français sont en train de se transformer en autant d’épidémiologistes, chacun y allant de ses conclusions péremptoires sur le caractère gravissime ou bénin de la crise sanitaire. Le problème, c’est que les modèles épidémiologiques sont interprétés à l’aune des conceptions déterministes et dualistes de la physique classique : on attend d’eux des certitudes sur les prévisions, on compare avec  la grippe ou les accidents de la circulation. Mais la plus belle science du monde ne peut donner plus que ce qu’elle a : au point de rencontre de la biologie et des sciences humaines, l’épidémiologie est, par essence, marquée par les notions complémentaires de complexité et de probabilité, ce qui rend particulièrement dangereux toute analogie, et hasardeuse toute prévision, surtout quand, comme le dit l’humoriste, elle concerne l’avenir. »[3].

Cette crise est aussi une invitation à plus de cohérence dans l’action de santé publique : lorsqu’on connait les moyens de lutter (vaccins ou mesures barrières), on attendra légitimement demain une action plus résolue sur d’autres terrains que le Covid-19. Rêvons un peu : que, pour la grippe hivernale, les autorités sanitaires au plus haut niveau viennent sur les plateaux des chaînes de télévision, sans avoir peur de déranger la population, rappeler les règles d’hygiène et l’importance de la vaccination et en profitent pour faire un peu de pédagogie en matière de santé publique.

 

[1] La mortalité que l’on appréhende actuellement pour le COVID-19 est une mortalité directe rapportée par les certificats de décès. Les estimations varient de 0.7% des cas rapportés (Corée du Sud) à 4% rapportés en Italie, 3,5% en Chine, 1% sur le Diamond Princess. Pour éclairer ces pourcentages, il faut souligner l’importance du dénominateur : à côté des cas diagnostiqués (répertoriés), il peut y avoir des cas non diagnostiqués et des porteurs du virus asymptomatiques. Les chiffres coréens ont l’avantage de se fonder sur un large screening (plus de 140.000 personnes testées).

[2] Parmi ces variables, la part de la transmission du virus qui se produit avant l'apparition de symptômes (taux de transmission asymptomatique très important, compris entre 48 et 62% selon une modélisation réalisée par des chercheurs belges et néerlandais, mise en ligne dimanche 8 mars par la plateforme de prépublication medRxiv), pose la question de l’efficacité des mesures de prévention visant à dépister les cas et leurs contacts (par rapport aux épidémies de SRAS de 2003 et MERS-CoV, au cours desquelles la transmission pré-symptomatique ne jouait pas de rôle important).

[3] Voir le blog de Daniel Lenoir : http://www.daniel-lenoir.fr/67-millions-depidemiologistes-le-covid-19-et-la-noosphere/

LISA